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« Tout ce qu’on pourrait dire sur cette tradition lui serait une insulte. Elle est le reflet direct de la non-direction, le pressentiment profond de n’avoir rien à accomplir, que tout est déjà accompli. Toute formulation codifiée, toute expression qui singularise, qui affirme, qui transmet des informations, qui enseigne quelque chose, qui demande quelque chose est simplement un réservoir de données ; cela ne fait pas partie de ce qu’on appelle en Orient un regard traditionnel. Il faut libérer la tradition de toute sa forme. Il n’y a qu’une écoute, une écoute qui ne sait rien, qui n’attend rien. Il n’y a qu’un regard innocent, un regard qui ne se laisse pas enfermer. Une tradition qui demanderait à un être humain de faire quelque chose mettrait l’accent sur ce que n’est pas l’être humain, de même qu’un quelconque accent sur le changement de comportement ou la manière de penser ne ferait encore qu’en stimuler l’éloignement. Une vraie tradition met l’accent sur l’essentiel, sur ce qui est fondamental chez l’être, sur ce qui est constant. Qu’est-ce qui en nous est constant? Qu’est-ce qui en nous est indépendant des caractéristiques psychologiques et physiologiques? La tradition ne peut être nommée. Quand vous allez écouter un adagio de Mozart, celui qui écoute n’entend pas vraiment les instruments, il ressent le silence. Dans l’admiration d’un tableau de danse, l’artiste est totalement disponible au mouvement ; c’est l’immobilité qui en fait vraiment ressentir la beauté. De la même manière, de l’extérieur, on pourrait parler d’une formulation chrétienne, musulmane, taoïste ou shivaïte. Mais celui qui respire cette tradition ne s’y sent pas lié, il ne se sent pas fixé par sa coloration. On ne devrait même pas savoir de quelle tradition on participe. Il n’y a aucun accent sur la forme. Un soufi qui se sait soufi n’est pas un vrai soufi. Dans la recherche d’une quelconque sécurisation, on cherche « un grand Maitre », une très ancienne tradition ou de grands textes, etc., tout cela fait partie du monde profane. La vraie tradition met l’accent sur la beauté, sur la joie. Cette beauté et cette joie s’expriment par la voix, par la musique, par la danse. Dans le yoga, tout est mouvement : pour comprendre le mouvement, il faut également pressentir le non-mouvement. La Joie, c’est le pressentiment de tous les rythmes du corps, de tous les souffles. »

~ Éric Baret, extrait du 3e millénaire, n° 40.

NOUS N’AVONS PAS À CHANGER NOTRE VIE

Toute tentative pour se libérer est la souffrance.

« La spiritualité est un concept. Ce que les gens projettent dans la prétendue spiritualité, à six ans ils le projetaient dans leur équipe de scouts, à dix dans leur équipe de foot, à vingt dans la politique et à trente dans le mariage… Ce manque que l’on a essayé de combler par une poupée, un train électrique, une bonne note à l’école, une carrière, un enfant, on le projette ensuite dans la spiritualité. C’est le potpourri de toutes nos peurs. Chacun, selon la forme de ses anxiétés, se trouve attiré par un certain type de spiritualité. Quand c’est présent, il faut le respecter ; mais ce n’est rien d’autre que la peur. Les scouts, la politique, la spiritualité, l’enfant, l’équipe de rugby ont leur place, sinon cela n’existerait pas. Vouloir se libérer de tous ses problèmes pour devenir spirituel, pour devenir « éveillé », aussi. Ces règles, ces références, ces savoirs sont issus de la peur. Vient un moment où vous n’avez plus besoin de vous chercher dans les différents courants de la vie. C’est vous qui éclairez la spiritualité, non l’inverse. C’est votre clarté qui vous fait comprendre profondément ce qu’est la politique, la paternité, la violence, la maladie, le bouddhisme, l’islam. Votre clarté éclaire tout cela. La vraie spiritualité est un remerciement. Maitre Eckhart fait une différence entre la vraie prière, prière du cœur, célébration de l’accomplissement divin, et la prière qui vient du manque, qui essaie de demander une rectification. Cette dernière n’est pas une prière, mais une forme d’abcès. La vraie prière est remerciement. La vraie spiritualité est un non-dynamisme qui s’incarne dans une disponibilité de chaque instant. Quand le cancer, la maladie, la naissance, la violence, l’émotion viennent, être disponible : là se trouve la profondeur. Comprendre qu’il n’y a rien à comprendre, rien à acquérir. Je n’ai pas besoin d’inventer des outils pour faire face à la vie, de créer des moyens de défense ou d’appropriation pour faire face aux situations. Regarder honnêtement ce qui est là, ce qui éveille en moi la peur, l’anxiété, la prétention, la défense. Clairement, accepter mes prétentions, mes limites. Ces limites vont refléter la non-limite. Il faut vivre la médiocrité : elle révèle l’ultime en nous. Quand je refuse la médiocrité, quand j’imagine, que je projette un supérieur ou un inférieur, des choses spirituelles qui devraient me libérer de la vie quotidienne, là, je suis dans un imaginaire. C’est une forme de psychose. La médiocrité est l’essentiel, la médiocrité selon mes concepts. Fonctionner journellement : manger, dormir, aimer, voir, sentir, regarder. Laisser toutes les émotions vivre en nous. Rien à défendre, à affirmer, à savoir. Je n’ai besoin de rien pour pressentir ce qui est primordial. Inutile de changer quoi que ce soit en moi. Je n’ai pas besoin de changer quoi que ce soit en moi : mes peurs, mon arrogance, mes prétentions, mes limites, tout cela m’est nécessaire pour pressentir le sans limites. Tout change, mais aucun changement autre que celui qui apparait dans l’instant n’est nécessaire. Toutes les énergies qui étaient utilisées pour créer, pour s’approprier, vont aller s’assoir dans cette disponibilité. Là, il y aura création véritable. Cette création est célébration : une création qui rend grâce, pas une création qui affirme. Certaines découvertes sont à faire et à oublier dans l’instant. Et pour la personne, c’est la terreur, car l’égo a besoin de s’approprier des qualifications : être spirituel, méditer, se libérer. La vie ne consiste pas à faire, à acquérir, ni à obtenir quoi que ce soit. La grâce ne frappe que dans les moments de non-savoir, de non-prétention. Nous n’avons pas à changer notre vie. La grâce n’est rien d’autre que cette évidence. Le bonheur est ici lorsque je ne prétends plus qu’il est ailleurs. Ce que je veux, c’est ce que j’ai. Dans la tranquillité, il n’y a nulle part où aller. Ce que je peux trouver à l’extérieur, je peux le perdre. Alors je ne vais nulle part, je reste ici, présent. »

~ Éric Baret

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